« Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte... Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse! Je ne veux pas être modeste, moi, et de me contenter d'un petit morceau, si j'ai été bien sage. » (Antigone). A la mort d’Œdipe, Etéocle et Polynice devaient régner chacun un an à leur tour sur la cité de Thèbes. Au bout d’une année, Etéocle refusa de céder le pouvoir à son frère et une guerre s’engagea. Les deux frères s’entretuèrent. Polynice, est condamné par Créon, son oncle, le nouveau roi, à être privé de sépulture, c'est-à-dire d'errer sans reposer en paix. Antigone, la soeur de Polynice et Etéocle, et donc la nièce de Créon, s'oppose, seule, à cette décision. Elle considère que la loi des dieux (qui la pousse à offrir une sépulture à son frère) est au-dessus de celle des hommes (représentée par la condamnation de Créon) : elle s'en va jeter quelques poignées de terre sur le corps de Polynice et déposer sa chevelure sur sa tombe en guise d'offrande. Créon avait pourtant prévenu que « quiconque oserait lui rendre les hommages funèbres serait impitoyablement puni de mort ». Il faut garder en mémoire que dans la pièce de Sophocle le personnage tragique n'est pas Antigone, mais Créon. Comme Œdipe, son neveu, dont il prend la suite, Créon s'est cru un roi heureux. En cela, il fait preuve de "démesure", et pour cela, il doit être puni. Antigone est l'instrument des dieux, Créon la victime. Lui seul est puni en fin de compte. La mort d'Antigone n'est en rien une punition, puisqu'elle n'a commis aucune faute, au regard de la loi divine - au contraire. La tragédie est celle d'un homme qui avait cru à son bonheur et que les dieux ramènent aux réalités terrestres. Anouilh a repris le cadre général de la pièce de Sophocle. Le rideau s'ouvre au petit matin sur la ville de Thèbes, juste après la proclamation du décret de Créon, au sujet duquel Antigone s'oppose à sa sœur Ismène. Créon apprend d'un garde que le corps de Polynice a reçu les hommages funèbres, puis voit Antigone amenée devant lui et la condamne à mort. Hémon vient supplier son père, sans succès et s'enfuit. Antigone fait une dernière apparition, puis marche vers la mort. Un messager apporte sur scène la nouvelle du suicide d'Hémon, puis de la reine. Le rideau tombe sur Créon, qui reste seul sur une scène dévastée. Le texte d'Anouilh se présente comme une suite ininterrompue de répliques, sans aucune des divisions formelles qui font la tradition du théâtre français. Sans acte, sans scène, Antigone se veut dans sa présentation le récit continu d'une journée où se joue le destin de l'héroïne. Les relations entre personnages sont en partie imposées par le modèle de Sophocle et la mythologie. Les liens de parenté ne sont aucunement modifiés, et l'on retrouve le traditionnel tableau de famille des Labdacides. Antigone est le personnage central de la pièce dont elle porte le nom, et est opposée dès les premières minutes à sa sœur Ismène, dont elle représente le négatif. "La petite maigre", "la maigre jeune fille noiraude et renfermée" elle est l'antithèse de la jeune héroïne, l'ingénue, dont "la blonde, la belle, l'heureuse Ismène" est au contraire l'archétype. Comme Eurydice, comme Jeanne d'Arc dans L'Alouette, elle a un physique garçonnier, sans apprêts : elle aime le gris : "C'était beau. Tout était gris", "monde sans couleurs", "La Nourrice : (...) Combien de fois je me suis dit : "Mon Dieu, cette petite, elle n'est pas assez coquette ! Toujours avec la même robe et mal peignée"", Antigone le dit elle même : "je suis noire et maigre". Opiniâtre, secrète, elle n'a aucun des charmes dont sa sœur dispose à foison : elle est "hypocrite", a un "sale caractère", c'est "la sale bête, l'entêtée, la mauvaise". Malgré cela, c'est elle qui séduit Hémon : elle n'est pas dénuée de sensualité, comme le prouve sa scène face à son fiancé, ni de sensibilité, dont elle fait preuve dans son dialogue avec la Nourrice. Face à Ismène, Antigone se distingue au physique comme au moral, et peut exercer une véritable fascination : Ismène lui dit : "Pas belle comme nous, mais autrement. Tu sais bien que c'est sur toi que se retournent les petits voyous dans la rue ; que c'est toi que les petites filles regardent passer, soudain muettes sans pouvoir te quitter des yeux jusqu'à ce que tu aies tourné le coin." Comme le basilic des légendes, dont le regard est mortel, Antigone pétrifie et stupéfait, car elle est autre. Son caractère reçoit cette même marque d'étrangeté qui a séduit Hémon et qui manque à Ismène, ce que Créon appelle son orgueil. Quelque chose en elle la pousse à aller toujours plus loin que les autres, à ne pas se contenter de ce qu'elle a sous la main : "Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires ? Moi, je peux encore dire "non" encore à tout ce que je n'aime pas et je suis seule juge."Cette volonté farouche n'est pas tout à fait du courage, comme le dit Antigone elle-même ; elle est une force d'un autre ordre qui échappe à la compréhension des autres. Ismène, la sœur d’Antigone, "bavarde et rit", "la blonde, la belle" Ismène, elle possède le "goût de la danse et des jeux [...] du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi", elle est "bien plus belle qu'Antigone", est "éblouissante", avec "ses bouclettes et ses rubans", "Ismène est rose et dorée comme un fruit". "Sa sœur" possède une qualité indomptable qui lui manque : elle n'a pas cette force surhumaine. Même son pathétique sursaut à la fin de la pièce n'est pas à la hauteur de la tension qu'exerce Antigone sur elle-même : "Antigone, pardon ! Antigone, tu vois, je viens, j'ai du courage. J'irai maintenant avec toi. [...] Si vous la faites mourir, il faudra me faire mourir avec elle ! [...] Je ne peux pas vivre si tu meurs, je ne veux pas rester sans toi !". C'est sa faiblesse même, et non sa volonté, qui la pousse à s'offrir à la mort. Antigone le voit bien, et la rudoie avec mépris : "Ah ! Non. Pas maintenant. Pas toi ! C'est moi, c'est moi seule. Tu ne te figures pas que tu vas venir mourir avec moi maintenant. Ce serait trop facile ! [...] Tu as choisi la vie et moi la mort. Laisse-moi maintenant avec tes jérémiades." Les deux rôles féminins de la pièce sont diamétralement opposés. Ismène est une jolie poupée que les événements dépassent. Antigone au contraire est caractéristique des premières héroïnes d'Anouilh : elle est une garçonne qui dirige, mène et vit son rôle jusqu'au bout. Créon est "son oncle, qui est le roi", "il a des rides, il est fatigué", "Avant, du temps d'Œdipe, quand il n'était que le premier personnage de la cour, il aimait la musique, les belles reliures, les longues flâneries chez les petits antiquaires de Thèbes". C'est un souverain de raccroc, tout le contraire d'un ambitieux. Besogneux et consciencieux, il se soumet à sa tâche comme à un travail journalier, et n'est pas si différent des gardes qu'il commande. "Thèbes a droit maintenant à un prince sans histoires. Moi, je m'appelle seulement Créon, Dieu merci. J'ai mes deux pieds sur terre, mes deux mains enfoncées dans mes poches, et, puisque je suis roi, j'ai résolu, avec moins d'ambition que ton père, de m'employer tout simplement à rendre l'ordre de ce monde un peu moins absurde, si c'est possible." Au nom du bon sens et de la simplicité, Créon se voit comme un tâcheron, un "ouvrier" du pouvoir. Il revendique le manque d'originalité et d'audace de sa vision, et plaide avec confiance pour la régularité et la banalité de l'existence. Sa tâche n'est pas facile, mais il en porte le fardeau avec résignation. Personnage vieilli, usé, il se distingue par sa volonté d'accommodement ; mais il avoue aussi avoir entretenu d'autres idéaux : "J'écoutais du fond du temps un petit Créon maigre et pâle comme toi et qui ne pensait qu'à tout donner lui aussi...". Créon se considère lui-même comme une Antigone qui n'aurait pas rencontré son destin, une Antigone qui aurait survécu. Les autres personnages sont Hémon - le "jeune homme", "fiancé d'Antigone", le fils de Créon, un personnage secondaire qui n'apparaît qu'en deux occasions, soumis à Antigone et révolté contre Créon ; ses propos sont courts et simples ("Oui, Antigone."), ou témoignent d'une naïveté encore enfantine ; en effet, la peur de grandir se résume chez lui à l'angoisse de se retrouver seul, de regarder les choses en face : "Père, ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas toi, ce n'est pas aujourd'hui ! Nous ne sommes pas tous les deux au pied de ce mur où il faut seulement dire oui. Tu es encore puissant, toi, comme lorsque j'étais petit. Ah ! Je t'en supplie, père, que je t'admire, que je t'admire encore ! Je suis trop seul et le monde est trop nu si je ne peux plus t'admirer." Fiancé amoureux, enfant révolté, il est par son caractère davantage proche d'Ismène, à qui le Prologue l'associe, que d'Antigone - Eurydice - qui est "la vieille dame qui tricote", la "femme de Créon", "elle est bonne, digne, aimante", mais "Elle ne lui est d'aucun secours" - le page - qui accompagne Créon dans plusieurs scènes, il représente l'innocence émouvante, l'enfant qui voit tout et ne comprend rien, qui n'est pour l'instant. Jean Anouilh (1910 - 1987) est un auteur athée, qui représente la vieille France éternelle. Pour lui, le théâtre était un lieu hanté, palpable seulement par lui, le seul lieu où la vie humaine est stable. C'était sa demeure principale, le lieu qui lui convenait par excellence, le lieu où il réalisait ses fantasmes et où il a rencontré toutes les personnes qui ont été importantes dans sa vie, des gens inattendus comme Jean Vilar, alors que leurs chemins étaient opposés. Anouilh était un personnage ambigu. Je n’aime pas ce genre de personnage, et je regrette presque que ce soit lui qui ait eu le génie d’écrire cette pièce. Il a été accusé de collaborationnisme pendant la seconde guerre mondiale. Il a défendu des gens comme l’écrivain pourtant profondément collabo Robert Brasillach, en vain, d’ailleurs. Mais il a aussi distribué des tracts de Résistance. L’exécution de Brasillach le marque profondément et c’est à partir de cet instant que sa vision devient extrêmement noire. Après l’écriture d’Antigone, donc. Je déteste une partie de Jean Anouilh parce qu’il était narchiste (veut un pouvoir autoritaire, opposé à anarchiste) et défendu par les gens de droite, les conservateurs. Mais Antigone, quelle pièce ! Je crois, ma pièce de théâtre préférée, que j’ai malheureusement jamais eu l’occasion de voir jouer. Mais je ne désespère pas. Et cette opposition entre Antigone et Créon, qui la condamne en lui rappelant le mot « bonheur ». Antigone, elle meurt pour ses idées. Elle gagne parce qu’elle meurt. Sa mort, c’est sa victoire. Et c’est ça qui est si fort. Et Créon vit, il réussit malgré lui à appliquer sa loi, à respecter ses engagements, et c'est ce qui fait sa défaite. Il est le seul à survivre, mais il est le seul à tout perdre, dans cette histoire. Antigone, c’est une pièce à lire, et à relire, encore et encore. Et à voir aussi, j’espère. C'est indéscriptible, Antigone. Il faut la lire, et la vivre. La réfléchir. |